Jenny Mézile, déesse créole de la danse contemporaine

Jenny Mézile, déesse créole de la danse contemporaine


Jenny Mézile


Jenny Mézile, originaire de Jérémie, vit depuis 2006 en Côte d'Ivoire où elle a suivi Massidi Adiatou. En vingt ans d'études et de créations, en France, au Mali... et en Côte d'Ivoire, la chorégraphe de renommée internationale n'est revenue qu'en trois occasions sur la terre natale. A chacun de ses séjours, elle partage ses longues expériences avec des compatriotes.

Enfant, Jenny Mézile a trop d’énergie pour ne pas exercer ses pas de danse. Ce qui pousse feu son frère, Pradel Mézile (alias Mayi Moulen), chanteur vedette de Tonm-Tonm de Jérémie, à l’encadrer jusqu'à ce qu’elle soit recrutée par Hertz Florvil, pour les besoins du groupe Loray. Admise au Nouveau Collège Bird de Port-au-Prince, après des études primaires bouclées dans sa ville natale, Jenny se questionnait déjà sur sa date de naissance.

"Pourquoi un 1er janvier, jour de l’indépendance de la première République des nègres révoltés ?", se demande-t-elle aujourd'hui encore. Elle prend ça pour une mission à accomplir. « J’ai mon mot à dire. J’ai quelque chose à faire », a résolu la fille née sous la dictature des Duvalier. Le courant qui a porté Jean-Bertrand Aristide, un jeune prêtre, à la magistrature suprême de l’Etat, a influencé la danseuse sans l’engager réellement dans la politique active. Et son mot, Jenny l’a craché à la face du général Williams Régala, qu’elle a traité dassassin, lors d’une manifestation de rue. Fonceuse, elle répondait à une convocation au palais national, où son innocence et sa franchise lui ont valu une certaine amitié avec le général des ex-Forces armées.

Exil forcé

Menacée durant la période du coup d’Etat qui a contraint Aristide à l'exil la première fois (1991-1994), Jenny Mézile a laissé Haïti en 1992, « dans des conditions politiquement incorrectes ». En France, elle a gardé pour elle la liberté d’être artiste. Elle s’inscrit au Conservatoire de Saint-Germain. Comme tous les immigrants noirs, elle a “galéré" avant de décrocher une reconnaissance en danse contemporaine et en théâtre.       

La petite nièce de l’actuelle ministre haïtienne à la Condition féminine et aux Droits de la femme, a vécu longtemps comme danseuse professionnelle en France, avant de suivre son mari, Massidi Adiatou, en Côte d’Ivoire. De cette union sont nés deux enfants. Sur le continent de ses ancêtres, l’adaptation a été facile pour Jenny "qui a eu un coup de cœur pour la Côte d’Ivoire." Là-bas, le couple chorégraphe a pris le leadership de N’Soleh, une compagnie qui veut positionner la Côte d’Ivoire au centre des grands rendez-vous africains en danse contemporaine et en scénographie. Traînant Haïti dans ses créations, Jenny Mézile a participé, en 2002, à la chorégraphie de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), au Mali. Un spectacle "grandeur nature" avec quelque 1  000 danseurs, musiciens… et marionnettes qu’elle a dirigés.

Une expérience riche et dense

La danseuse, comédienne et chorégraphe a intégré, en 1992, plusieurs compagnies de danse et groupes de musique afro-caribéenne (Machina Loa, Adjabel, Bamboche-Lakay). Cinq ans après, elle a présenté sa première création "Manzè Ida" au L.M.P. (Paris), au festival d'Avignon, au festival de Bâle, au théâtre Gérard Philipe (Saint-Denis). En 1999, elle a été comédienne et consultante vaudou pour "Le Balcon" de Jean Genet, mis en scène par Greg Germain (Cartoucherie de Vincennes, Avignon). L'année suivante, elle a remporté, avec Massidi Adiatou, pour "Nous", le concours du Prix d'auteurs du Conseil Général de Seine-Saint-Denis. Jenny Mézile s'initie aussi à l'art-thérapie, qu’elle applique allégrement en milieux hospitalier et scolaire.

En vingt ans d’études et de créations, en Europe et en Afrique, la native de Jérémie ne revient qu’en trois occasions en Haïti. Elle partage à chaque fois ses longues expériences avec des compatriotes. Dans ses chorégraphies, Jenny Mézile met en valeur des chansons traditionnelles, ainsi que des textes d’auteurs haïtiens dont "Mon pays que voici", du poète Anthony Phelps.

Un pont culturel Haïti - Côte d'Ivoire

En tournée depuis une semaine dans le pays, elle anime des ateliers sur la danse contemporaine à l’Ecole nationale des arts (ENARTS). En prélude à la première édition du festival de l’Amitié, que Jacmel accueillera du 7 au 10 décembre 2012, la "déesse créole de la danse contemporaine" animera des séminaires à l’attention de jeunes danseurs. A l’issue de la formation, une compagnie sera créée dans la principale ville du Sud-Est d’Haïti. L’idée, dit-elle, est de jeter un pont culturel entre Haïti et la Côte d’Ivoire, deux pays qui ont tellement de points de similitude. A travers ce pont, d’autres formateurs d’ailleurs partageront à l’avenir leurs expériences avec les jeunes de Jacmel. 

Militante comme sa tante ministre, Jenny Mézile est dans son univers. En témoigne sa création "My Own Wara" (2003), qui se veut une dénonciation de la condition féminine comme des multiples déchirements de la femme moderne.

Claude GILLES

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