Carnaval 2013 : “l’accident” de trop…

Carnaval 2013 : “l’accident” de trop…


“Veiller au grain” et prévenir tout débordement dommageable : le quotidien des "agents" de sécurité bénévoles...

La mort du petit Willy Walpole, en marge du Carnaval et de ses “déboulés" festifs, a suscité un légitime mouvement de compassion générale, faisant frémir les lignes d’un rassemblement culturel et patrimonial dont les “dégâts collatéraux” semblent parfois vécus comme “inévitables”. Et pourtant...

Une année encore, une année de plus, la fête carnavalesque aura été belle… Enfin, presque ! Les déboulés enjoués et colorés ont attiré la foule des grands jours, dans toutes les communes où se déploient l’inventivité et la créativité des groupes, portées par les encouragements populaires, les initiatives des associations partenaires et l’implication de l’Office du Carnaval de Guadeloupe. Mais non sans "dégâts collatéraux".

Dans le concert d’un événement cantonné au registre du défoulement et de l’exutoire, les dissonances nécessaires que sont notre capacité d’indignation et notre devoir de vigilance gardent-elles encore quelque actualité ? Quelque efficacité ?

Inconscience et incivilité

Cet agrégat festif et concerté de belles énergies que constitue le Carnaval n’a en effet pas réussi à occulter les réels et très traumatisants problèmes de sécurité publique que provoquent de tels rassemblements. Des problèmes récurrents qui concernent tout le monde, institutions dédiées, associations impliquées et public rassemblé, en la circonstance.

« Depuis le début de la saison carnavalesque, on vérifie les fouets avant chaque départ et on fait de la prévention », a rappelé l’un des responsables de “group a po”, Eddy Chateaubon (président de “Nasyon a nèg mawon”), en réaction au drame qui a frappé une famille et un enfant du Moule. L’autopsie de l’infortuné Willy (10 ans) avait été réalisée le vendredi d'avant les derniers Jours Gras, confirmant la cause de son décès : la présence d’un petit projectile plombé – échappé d’un fouet de carnaval – au fond de son crâne.

Depuis, la communauté carnavalesque est en émoi. Elle n’a pas attendu, croit-elle nécessaire de rappeler, ce “regrettable accident” pour appeler au civisme de tous, en vue d’assurer la “réussite” de cette édition 2013 du Carnaval en Guadeloupe.

Reste que ce grand froid jeté sur la liesse générale ne s’est pas résumé à la seule inconscience des constructeurs de tels jouets, potentiellement mortels. Leur mise à disposition de carnavaliers inconscients du danger qu’ils recèlent n’a pas été la seule dérive observée au cours des derniers jours de "Vaval".

Appels au civisme, “lettres mortes” ?

Les organisations rassemblant les “group a po” (Akiyo, Nasyon a neg mawon, Klé la, Mas ka klé, Chenn la, Point d’interrogation, etc.) se sont, ainsi, fendus d’un communiqué stigmatisant les comportements agressifs et irresponsables de jeunes motards, profitant des rassemblements carnavalesques pour se livrer à d’inconséquents rodéos urbains. Des débordements incontrôlés qui ont fait quelques malheureuses victimes parmi de jeunes participants, violemment percutés par des scooters en plein “déboulés”, dans la région pointoise notamment.

« Nous appelons l’ensemble des motards […] à plus de respect d’eux-mêmes, de la réglementation, de ceux qui participent à une activité culturelle dont l’unité et la renommée sont grandissantes. Cette manifestation populaire est ici fragilisée par l’inconscience de certains à travers des actes dangereux et irresponsables, commis en réunion ou de façon isolée. » Un communiqué collectif en forme d’avertissement délivré par les signataires solidaires, qui « informent ces motards, qui pourrissent notre carnaval, que si la sécurité des carnavaliers se trouvait de nouveau menacée, ils prendront les mesures qui s’imposent. »

Une menace quasi milicienne qui vient doubler l’intervention potentielle de forces de l’ordre déjà mobilisées, dans un contexte de crise des consciences et de prises de position sécuritaires. Et le collectif des "group a po" de rappeler que tout le monde est concerné. « L'ordre et la sécurité ne sont pas du simple fait des groupes, mais de tous : acteurs du Carnaval, spectateurs, politiques, institutions... »

L’ordre et la sécurité

« Le Carnaval doit rester festif et bon enfant. Les spectateurs doivent s’y sentir en sécurité », rappelle à son tour Céline Grasseger, le directeur adjoint de la sécurité publique qui, tout au long des festivités, et notamment lors des Jours Gras, a assumé la mise en place de « dispositifs musclés », pour atteindre ces objectifs sécuritaires.

Porteurs de fouets hors normes – les fouets à cordes plombées ont été systématiquement confisqués – mais aussi chauffards éméchés et autres détenteurs d’armes étaient plus particulièrement dans le collimateur des forces de police rassemblées sur tous les sites “sensibles”… Et singulièrement lors des Jours Gras à Pointe-à-Pitre, Saint-François et Basse-Terre, lieux des rassemblements les plus imposants.

Toutes ces précautions et mises en garde n’ont pourtant pu empêcher, en marge des “déboulés” récents, un autre drame, mortel lui aussi, mais commis volontairement, cette fois, dans le bourg de Capesterre Belle-Eau. Une querelle entre deux jeunes d’une vingtaine d’années s’est “réglée” à l’arme lourde, en plein Mardi gras, l’un des protagonistes fusillant mortellement son opposant sous un futile prétexte : une injure pour une histoire de copines !

L’épilogue sanglant et révoltant d’un rassemblement dévolu au défoulement festif et à la communion générale, dans la joie d’une tradition culturelle fièrement défendue.

Vers un Carnaval sécuritaire ?

Après le fouet au plomb, le fusil au poing, un jour de liesse ! De quoi s’interroger sur l’efficacité dissuasive, et la vertu d'exemple au plan moral, des mesures quasi policières des groupes de Carnaval mobilisés contre la violence ambiante. Des groupes de plus en plus nombreux, il faut le reconnaître, à encadrer leurs troupes de volontaires bénévoles, arborant gilets, tee-shirts ou brassards de sécurité, pour “veiller au grain” et prévenir tout débordement dommageable. Sans même évoquer les récurrents problèmes de dépendance alcoolique, observée comme de circonstance, "allant de soi” presque, chez des sujets pourtant de plus en plus jeunes, dans le contexte festif du Carnaval...

Faudrait-il, comme l’envisagent certains, grossir les rangs des forces de l’ordre engagées dans cette course à la sécurité publique en plein Carnaval, au risque d’ôter à celui-ci l’essentiel de sa substance ? Au risque de donner aux touristes, de plus en plus nombreux, enthousiastes et ravis, l’exemple d’un Carnaval sous haute surveillance sécuritaire ?

Le Mercredi des cendres, comme il est de tradition, on a brûlé Vaval. Et avec lui un certain esprit créole de vigilance solidaire ? Pas si sûr...

Question de conscience

Point d’orgue de ces journées censément vouées à la liesse populaire, mais également à la prise de conscience et aux rappels à l’ordre, l’attitude exemplaire d’un groupe carnavalesque, défilant au Moule à l’heure des obsèques du petit Willy, célébrés en l’église Saint-Jean-Baptiste, en présence d'une foule émue. En forme d’ultime hommage, les jeunes carnavaliers sont passés en silence, tête baissée, devant le parvis, en signe de respect pour la jeune victime, de compassion pour sa famille recueillie.

De quoi interroger chacune et chacun, et se souvenir qu’un peuple ne se soude dans l’adversité que quand il se sent menacé dans le respect de ses valeurs les plus profondes. Mais nous sentons-nous individuellement assez menacés pour agir, chacun à son niveau de compétence, dans la mesure de ses moyens "de proximité" ?

Envolée moralisatrice et sentencieuse de plus, vouée à l’échec au siècle du “chacun pour soi” et de l’argent-roi ? Sans doute. Mais il n’est pas interdit de rêver.

L’esprit du “koud'min” et de la vigilance solidaire, cher à des générations d’Antillais, s’invitant peu à peu dans la sphère culturelle du Carnaval. Le retour d'une joie sans nuages, dans la fierté partagée des jours de trêve. L’éveil lent mais nécessaire de la conscience d’un plus grand danger : celui des jeunes laissés-pour-compte de l’entraide et du "partage pour tous”…

Le pire n’est jamais sûr…

Daniel ROLLÉ

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